Un enfant fatigué ne dit presque jamais qu’il est fatigué. Il le montre autrement. Il se frotte les yeux en rentrant de l’école, il refuse le dîner, il fond en larmes parce que ses chaussettes sont mal mises. Chez les plus jeunes, entre trois et cinq ans, la fatigue se manifeste souvent par des jeux moins énergiques, une résistance paradoxale au coucher ou un endormissement à des moments inattendus. Chez les enfants d’âge scolaire, elle prend d’autres formes : réticence à participer, plaintes de maux de tête ou de ventre sans cause médicale évidente, difficultés de concentration qui n’existaient pas quelques semaines plus tôt.
Derrière ces manifestations, il y a souvent un déséquilibre invisible. Passer plusieurs heures concentré en classe sollicite intensément la mémoire et l’attention, ce qui engendre une fatigue mentale que les enfants expriment généralement par des comportements plus nerveux. La vie scolaire n’est pas uniquement faite de leçons : les interactions sociales, les jeux, les confrontations avec les camarades de classe forment un cocktail de sentiments et de stress accumulé qui peut faire surface de manière imprévisible à la maison. Ce décalage entre un enfant sage à l’école et un enfant agité le soir n’est pas un caprice. C’est un signal que son cerveau a besoin de repos. Et c’est dans la finesse de l’observation quotidienne, la leur et celle des enseignants, que les parents trouvent les premières réponses.
La surcharge ne vient pas toujours de l’école. Elle s’accumule entre les activités extrascolaires, les trajets, les devoirs et le temps passé devant les écrans. Selon l’Académie américaine de pédiatrie, les enfants de deux à cinq ans ne devraient pas dépasser une heure d’écran par jour, un seuil que la plupart des familles dépassent largement. Une enquête du Lurie Children’s Hospital de Chicago, publiée en 2025, révèle que les parents considèrent neuf heures d’écran par semaine comme l’idéal pour leurs enfants, mais que la réalité s’élève en moyenne à vingt et une heures hebdomadaires. Cet écart entre intention et pratique en dit long sur la difficulté réelle de réguler le quotidien numérique d’un enfant, sans culpabilité ni rigidité.
Des difficultés à s’endormir, des réveils nocturnes fréquents ou des cauchemars récurrents ne sont pas anodins. Ils peuvent trahir une fatigue nerveuse installée ou un stress qui nuit à la récupération. L’Organisation mondiale de la santé recommande entre onze et quatorze heures de sommeil quotidien pour un enfant de trois à cinq ans, et entre neuf et douze heures à l’âge scolaire. Un enfant qui dort suffisamment mais se réveille épuisé mérite qu’on s’interroge sur la qualité de ses nuits, et sur ce qui les précède.
Quand un enfant devient irritable de manière prolongée, quand il pleure pour des situations qu’il gérait sans difficulté quelques semaines plus tôt, le réflexe est souvent de corriger le comportement. Pourtant, cette irritabilité est fréquemment la manifestation d’une surcharge cognitive. Le cerveau, après avoir absorbé et traité des informations toute la journée, ne parvient plus à réguler les émotions avec la même aisance. La réponse n’est pas dans la fermeté, mais dans le ralentissement.
Reconnaître ces signaux, c’est déjà agir. Offrir un espace calme après l’école, réduire les écrans en fin de journée, alléger un emploi du temps trop chargé, écouter sans interroger : ces gestes simples permettent souvent à un enfant de retrouver son équilibre. La parole de l’enfant reste l’indicateur le plus précieux de son état. Être à l’écoute, sans dramatiser, c’est lui donner la possibilité de dire ce qui pèse, à son rythme.