Beaucoup de parents hésitent avant de tendre un livre en anglais à un enfant qui parle surtout français, ou l’inverse. Ils craignent de compliquer les choses, de mélanger les apprentissages, de perdre l’enfant en chemin. Et pourtant, la lecture partagée en deux langues est l’un des gestes les plus naturels qui soient dans une famille bilingue. L’enfant ne distingue pas entre une histoire en français et une histoire en anglais de la même façon qu’un adulte. Pour lui, c’est d’abord une voix, un rythme, une émotion. Il entre dans l’univers du livre avant de penser à la langue dans laquelle il est écrit.
Des travaux menés par la psychologue Ellen Bialystok à l’Université York de Toronto, publiés depuis le début des années 2000, montrent que les enfants exposés régulièrement à deux langues développent des capacités accrues de flexibilité cognitive et d’attention sélective. La lecture à voix haute, dans ce contexte, n’est pas un exercice scolaire. Elle est un terrain de jeu. Un album illustré, un imagier à manipuler, une histoire racontée à deux voix — chacun de ces moments construit quelque chose que l’on ne mesure pas toujours tout de suite. L’enfant absorbe des intonations, des structures, des façons de raconter le monde. Il découvre que les mots peuvent changer d’une langue à l’autre sans que le sens se perde. C’est un apprentissage profond, silencieux, joyeux.
Il n’existe pas de liste universelle, pas de bibliothèque idéale. Le livre qui fait mouche, c’est celui que l’enfant redemande. Celui qu’il attrape seul dans l’étagère un dimanche matin. Celui dont il connaît les phrases par cœur avant même de savoir lire. Pour un tout-petit, un imagier avec des mots simples dans les deux langues suffit à éveiller la curiosité. Des éditeurs comme Barefoot Books, Usborne ou Albin Michel Jeunesse proposent des albums où l’illustration porte l’histoire autant que le texte, ce qui permet à l’enfant de naviguer entre les langues avec aisance. Plus tard, vers cinq ou six ans, les récits alternés — un chapitre en français, le suivant en anglais — offrent une expérience de lecture dynamique, où le passage d’une langue à l’autre devient un plaisir et non un obstacle.
Il y a des livres qui ne se contentent pas de traduire. Ils mêlent les langues dans le texte même, jouent avec les sonorités, inventent des ponts entre les mots. Ces albums-là sont précieux, car ils montrent à l’enfant que le bilinguisme n’est pas une juxtaposition de deux mondes mais un espace unique, riche et vivant. Des collections comme Oops & Ohlala chez Talents Hauts ou la série Tip Tongue Kids chez Syros proposent exactement ce type d’expérience, pensée pour les enfants dès cinq ans.
Le moment de l’histoire, le soir, est souvent le seul instant de la journée où le temps s’arrête vraiment. Dans ce calme-là, un livre bilingue prend une dimension particulière. L’enfant est disponible, son attention est entière. Il écoute, il regarde, il absorbe. Ce n’est pas un cours, c’est une conversation. Et c’est dans ces conversations silencieuses entre un parent, un enfant et un livre que le bilinguisme s’enracine le plus durablement.